Pierre Ardouvin, Julien Boucq, Albert Clermont, Jimmie Durham, Josephine Kaeppelin, Gauthier Leroy, Zoé Lheureux, Nøne Futbol Club, Curtis Jere, Régis Perray, Anri Sala, Jean-Philippe Tricot, Barbara Visser. Commissariat : Thierry Verbeke

Rencontre vendredi 8 janvier à partir de 15:00
Goûter des artistes dimanche 7 février à partir de 15:00
Exposition 8 jan. > 27 fév. 2021

En 2011, j’avais réalisé le commissariat de l’exposition « Design Reloaded »1 pour le B.A.R. (Bureau d’Art et de Recherche). J’y présentais par le truchement de différents gestes artistiques, (collages, dégradations, réparations, transformations diverses…), des objets conçus pour être produits en grand nombre devenus des pièces uniques. Leur aspect, fonctionnalité, ergonomie se transformaient pour laisser place à quelque chose de nouveau. Cette nouveauté était saisissante, puisqu’elle privait l’objet de son utilité première, en le rendant non consommable, sans pour autant effacer de notre mémoire son état premier.

En décembre 2019, Éric Rigollaud m’a proposé de donner une suite à «Design Reloaded» et à cette première expérience de commissariat. Le titre que je choisissais alors pour l’exposition (Not Dead) était comme un clin d’œil à la capacité du B.A.R., qui venait de fêter ses vingt ans, à continuer de proposer des formes nouvelles et parfois dérangeantes. « Not dead » c’est aussi et surtout la contraction du titre « Punk’s not dead», du groupe The Exploited, qui inaugurait la deuxième vague du Punk en 1981. En devenant slogan, il avait détrôné le « no future » qui situait le mouvement dans une sorte de fulgurance perdue d’avance. L’ambition manifeste de ce « not dead » étant de perdurer et de continuer à déranger la société.

Au moment où je concevais cette exposition, de nombreux voyants économiques, sociaux et environnementaux étaient passés au rouge. L’actualité française avait été émaillée précédemment par le mouvement des gilets jaunes et la réforme des retraites, qui avaient fait descendre dans la rue un large spectre de la population.

Certains auraient pu croire que l’ampleur et l’installation dans la durée de ces manifestations allaient faire plier le pouvoir politique. Il n’en fut rien, 40 ans de néolibéralisme avaient réussi au nom de la gestion rationaliste à imposer l’idée du « there is no alternative » popularisée en son temps par Margaret Thatcher. Rien ne pouvait laisser présager alors la pandémie mondiale qui nous frapperait quelques mois plus tard. Emmanuel Macron dans son discours du 16 mars 2020 déclarait : « Beaucoup de certitudes, de convictions seront balayées, seront remises en cause. Beaucoup de choses que nous pensions impossibles adviennent. ». Souhaitons que l’avènement de ces choses « impossibles » soit un jubilé2 marqué par une volonté de progrès social et non un approfondissement des pires tendances du contrôle social et de l’état d’exception.

Quoi qu’il en soit, ceux qui sortiront de ces crises seront des survivants, des « not dead». Nul doute alors que les évènements récents impactent leur grille de lecture du monde et pour les artistes, leur production artistique.

Dans la note d’intention au sujet de l’exposition transmise à Éric Rigollaud début janvier 2020, avant cette pandémie, on pouvait lire : « Il y a dans leurs œuvres une forme de violence avérée ou à venir, comme une tension silencieuse qui préfigure le désastre et la destruction. »
« Pour paraphraser Pablo Picasso, tout acte de création est d’abord un acte de destruction »« À travers des œuvres liées au design, à la décoration et à l’architecture, not dead nous convie à la destruction de formes anciennes et à la création de nouvelles. »

Pierre Ardouvin, avec sa série « L’ inquiétude des jours heureux », nous annonce une catastrophe imminente. Sous les grands ensembles, les lieux du tourisme de masse, le terrain est miné, des gouffres se creusent, l’effondrement et la fin d’un système et des jours heureux semblent imminents.

Chez Barbara Visser, cet effondrement est déjà advenu, les icônes du design, qu’elle utilise pour sa série « Detitled », ont subi des outrages, du vandalisme qui les rendent inutilisables en tant que siège mais également en tant que marqueur social. Les photographies qu’elle produit ne sont cependant pas dénuées d’attrait esthétique. On trouve en elles un intérêt pour les ruines célébrées autrefois par le mouvement romantique.

Dans la performance filmée « Smashing » de Jimmie Durham, nous sommes conviés au processus de destruction. L’artiste assis derrière un bureau de professeur brise avec une pierre les objets que des étudiants en art de la Fondation Ratti à Côme lui apportent. En échange, ils perçoivent un certificat de destruction. Cette casse systématique nous renvoie vers une parodie de bureaucratie ultra-violente. Ces destructions à la chaine nous convient à la transformation, à la révélation d’une forme nouvelle. Comme le disait le philosophe présocratique grec Anaxagore de Clazomène “Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau.”

Cette nouvelle transformation, ce changement, au sens politique du terme est réclamé par les ouvriers en grève. Ils proposent eux aussi, à travers la destruction d’objets, une forme de symbolisme régénérateur qu’Albert Clermont a su saisir à travers sa série de photographies intitulée « Monument: Rite-Social ».

Zoé Lheureux, quant à elle, n’appelle pas de ses voeux la conservation du système par son amélioration. Il y a quelque chose dans son travail de dessin qui fait penser à l’énergie des enfants qui cassent leurs jouets. Une forme de naïveté dans le traitement qui crée une distance avec son sujet, ici un véhicule anti-émeute en feu.

Dans le travail de Nøne Futbol Club, il est question de tuer le père, un autre paradigme de l’adolescence. Les lithographies de Pablo Picasso se voient surchargées d’un « PULL » à l’encre noire qui transforme la colombe de la paix en vulgaire pigeon d’argile. Leur intervention pleine d’ironie, révèle de façon plus sérieuse la perte des illusions de leur génération au regard de celles qui avaient cours dans les années 60. Également présent dans l’exposition, « Les Hot Wheels », cercles de bois brûlés qui ressemblent à des pneus font lien avec le travail de Zoé Lheureux et celui d’ Albert Clermont.

Les céramiques allemandes que Julien Boucq installe dans un équilibre précaire, datent elles aussi des années 60. Il se trouve qu’à une période de ma vie, j’ai collectionné ces vases West Germany, jusqu’à en posséder environ 200 exemplaires. Cette production en série comme l’écrit Nicolas Tremblley, (un autre collectionneur de vase west Germany), « s’apparente aux révolutions utopiques de l’après-guerre, aussi bien sociales et économiques que formelles et artistiques »3. À travers la chute possible de ces formes colorées, produits d’entreprises et d’une époque aujourd’hui révolue, nous mesurons la fragilité des utopies sociales et économiques héritées du passé.

Pour remplir cette place laissé vacante par la faillite des utopies, certaines personnes décident de s’organiser en groupes au sein desquels ils partagent une passion, des idées ou simplement un mode de vie commun. C’est à un de ces groupes, le Black Label Bike Club, que s’intéresse Gauthier Leroy. Ce club de vélo de Minneapolis monté dans les années 1990 par Jacob Houle et Per Hanson réunit des passionnés de tall bikes. (Il s’agit généralement de deux cadres de vélos soudés entre eux pour produire un vélo géant, hérité et détourné de ceux utilisés par les allumeurs de réverbères au 19° siècle). C’est sur ces vélos surélevés bricolés maison, que les membres du club s’affrontent armés de lances en PVC, dans un mélange oscillant entre la joute de chevalerie et le film « Mad Max ». Pour l’exposition « Not Dead », Gauthier Leroy, nous propose sa propre interprétation sculpturale du tall bike.

Curtis Jeré est le pseudonyme partagé par deux artistes, Curtis Freiler et Jerry Fels, qui utilisent le laiton, le cuivre, l’étain et l’acier pour créer des sculptures au sein de la compagnie Artisan House qu’ils fondent dés 1963. D’utopies, il est également question dans leur travail qu’ils décrivent comme étant « de l’art de qualité égale à celle d’une galerie et produite pour les masses ». La sculpture plante présentée dans l’exposition est d’une taille assez exceptionnelle, le travail de découpe des feuilles prend des accents brutalistes qui lui confèrent une certaine dangerosité.

« Les petites fleurs de l’apocalypse » de Régis Perray, sont réalisées par l’atelier d’Offard, fabricant de papiers peints traditionnels à Tours, elles s’inspirent de la tapisserie éponyme. Après les avoir découpées, rehaussées au feutre Posca, il les colle au bas des murs. Sur son site internet, il rappelle que le sens premier du mot apocalypse est révélation, celle d’un monde nouveau, meilleur. Ces petites fleurs de l’apocalypse ont été présentées dans de nombreuses expositions en France et à l’étranger. Citons pour exemple : Muséalies #1 Images de la grande guerre au musée de Roanne.

De guerre il est également question dans le travail d’ Anri Sala. Sa vidéo « naturalmystic(tomahawk#2) » nous présente un jeune homme, assis dans la pénombre d’un studio d’enregistrement. Victime des bombardements pendant la guerre du Kosovo, il a développé la capacité de reproduire vocalement le bruit des bombes Tomahawk tombées sur Belgrade en 1999. Par l’expérience connue de tous du décompte des secondes séparant l’éclair du tonnerre, Anri Sala nous fait percevoir l’angoisse de ces bombardements. Avec un dispositif vidéo très simple, Anri Sala réussit ici à nous toucher dans notre propre chair.

Les mélodies sifflées de Jean-Philippe Tricot sont issues de « Bonne espérance » son journal vidéo (titre donné en référence à Søren Kierkegaard), démarré à Montréal, Canada, en 2001. Elles disent notre porosité et notre résistance, l’art comme possibilité de trouver, un moment, un havre, et de continuer notre route. En apparaissant pour un court laps de temps à heures fixes à l’extérieur de la galerie via une enceinte d’extérieur, elles agissent comme une sorte de rendez-vous fixé avec les passants et les visiteurs du Bureau d’Art et de Recherche. Qu’elles nous offrent, comme il le souhaite, de repartir vers de nouvelles aventures.

L’affiche « Now it’s the moment where the story can start again », de Joséphine Kaeppelinnous invite à envisager une suite, un après. Pour que l’histoire puisse recommencer, il faut qu’elle se soit interrompue. On peut donc s’interroger sur la nature de cette interruption, qui peut être multiple.

Ici à Roubaix, avec la fin des filatures, il y a bien eu interruption, s’en est suivi différentes stratégies sous la forme d’essais de reconversion, de réaffectation et de gentrification…

Plus récemment, l’épidémie covid-19 nous laisse penser, pour utiliser le vocabulaire guerrier du gouvernement, que si nous sommes « en guerre », il y aura « armistice ». Alors après la fin de cette « guerre », l’histoire pourra recommencer à nouveau ou peut être se réinventer. C’est donc à nous de venir combler le noir de cette image, de le remplir par une projection mentale qui pourra être de nature différente, individuelle ou collective, selon celui ou celle qui la regarde. À travers ce dispositif relativement simple, une image noire et un sous titre blanc, c’est la question de notre avenir qui nous est posé. À nous de savoir, si nous voulons être acteur ou simple spectateur de ce qui va advenir.

Thierry Verbeke, 11 décembre 2020

1 Exposition Bureau d’Art et de Recherche, Roubaix du18 juin au 23 juillet 2011 avec: Grégory Grincourt, Vincent Herlemont,- Gauthier Leroy – Grégoire Motte – Régis Perray – Philémon & Arnaud Verley, Thierry Verbeke.

2 La bible livre du lévitique, chapitre 25 / On y trouve des dispositions très concrètes quasi révolutionnaires sur la restitution des terres au propriétaire originaire, la libération des esclaves ou la remise des dettes et ceci tous les 50 ans.

3 Sgrafo vs Fat Lava / Nicolas Trembley (éd) /jrp /ringer

Partenariat : Galerie Chantal Crousel – Frac Grand Large Hauts-De-France – Frac Champagne Ardenne

Bureau d’Art et de Recherche
112 Avenue Jean Lebas – 59100 Roubaix
Lieu de cercle privé – Adhésion annuelle à partir de 2€
Accueil jeudi nocturne 15:00 > 20:00 — Vendredi, samedi et 1er dimanche du mois 15:00 > 19:00
Accès : M° ligne 2 Gare Jean Lebas – Bus > n°30 – 33 – CIT5 – Z6 – Parking & V’lille > Gare Jean Lebas & Musée La Piscine

Partager